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Altra Cosa

L’impact planétaire des technologies et des migrations débridées de l’information caractérise certainement ce début de XXIe siècle. Mais quel échange, et avec qui ? Le cyberespace transforme l’autre en « lointain proche » mais rend tout autant le proche « lointain ». L’autre est ce qui fait société, et le mode d’échange à l’autre, ce qui construit la qualité d’une société : soit des relations consuméristes, soit la recherche d’un mode de relations basé sur l’écoute, la participation, le don et la contribution.

Cette question du rapport à l’autre traverse également la création musicale. Elle trouvera son prolongement dans la programmation, à la fois multiple et subjective, de l’édition 2012 d’Ars Musica. Se confronter à l’altérité, c’est se donner la liberté de la découverte d’un ailleurs insoupçonné, stimulée par une musique qui parle au cœur et à l’âme de ceux qui désirent autre chose qu’un simple divertissement. C’est militer pour d’autres choix que ceux de la consommation culturelle massive.

Voilà donc notre thème : une autre cause, une autre chose : Altra cosa...

Un enchaînement de mots, de voix qui résonnent des idées de notre temps. Une thématique qui nous ramène à l’origine vocale de la musique et à sa trace écrite au coeur même de l’Europe. Et l’on se met alors à rêver de ce parcours dessiné par les multiples calligraphies de la voix depuis le chant grégorien jusqu’aux explorations les plus audacieuses de nos contemporains.

La Vocalité rêvée, dans la splendeur de ses confrontations : d’Ockeghem à Klaus Huber et Franck Christoph Yeznikian, des Mouthpieces d'Erin Gee à Wolfgang Rihm, et pourquoi pas Kurt Weill sous les inflexions de Marianne Faithfull.

Le Japon sera un des pays clé de cette Altra Cosa à l’occasion d’un week-end à La Raffinerie : création lyrique de Toshio Hosokawa, lettres musicales en hommage à l’Asie, haïkus et découverte d’instruments traditionnels (koto, shamisen, sakuhachi). Altérité encore, avec un événement original proposé par la pianiste Nao Momitani autour des arts martiaux.

Altra Cosa sera aussi Rock, de ce Rock alternatif, puissant par son imaginaire, friand de saturations et d’expérimentations en tous genres. Nous côtoierons ainsi le « démon frénétique » que nous proposera l’ensemble Le Balcon lors du concert d’ouverture bruxellois du 8 mars avec l’intégrale de Professor Bad Trip de Romitelli. Suivront les multiples avatars proposés par Ictus, Zwerm ou le Centre Henri Pousseur.

Aux noirs rockeurs « démoniaques » s’opposeront les « anges » de la tradition moderniste selon Adorno. Ainsi Pierre Boulez mais aussi Bruno Mantovani, Aurélien Dumont, Tristan Murail et Michael Levinas, ou encore le francobelge Geoffrey François.

Impossible de citer ici tous les compositeurs belges, jeunes et moins jeunes, créateurs farouchement défendus par un Festival fier de ses artistes dont les talents n’ont rien à envier à leurs homologues européens tels l’espagnol-basque Ramon Lazkano (« invité-faveur » du Festival), le stupéfiant Philippe Maintz ou ces passionnants compositeurs d’Amérique du Sud : Sylvestre Revueltas, Lucas Fagin, Juan- Pablo Carreño, ou encore Sebastian Rivas dont les noms appartiennent au fleuron de cette culture de demain, pourtant déjà si proche.

Restent les interprètes, témoins privilégiés de ce désir de s’investir dans l’exécution d’oeuvres parfois redoutables, mais aussi de cette aspiration à défendre les idées de notre temps, fussent-elles à contrecourant des impératifs commerciaux de notre époque. Sans eux cette musique contemporaine n’existerait pas.

Le monde de la musique est en mutation. À nous d’y croire et d’entendre l’imaginaire de ces artistes qui construisent, aujourd’hui, le monde de demain. Et d’oser réussir notre pari, Altra cosa, également sur un mode festif !

Claude Ledoux, commissaire artistique 2012