Temps suspendu à jamais dans le point et la ligne...
Vous l'aurez probablement aperçu à l'un ou l'autre concert, lunettes fines et visage altier surmonté de son aura de cheveux blancs ; à moins qu'il n'arbore son surprenant chapeau à la Bruegel qui ne cesse de faire sa fierté depuis son acquisition à Bilbao. Bref, impossible de ne pas le manquer, lui, ce solitaire feutré royalement dans la loge surplombant la scène, comme pour mieux scruter les mouvements minutieux des musiciens ; ou encore immergé au sein du public, crayons et pinceaux à la main, pris sur le fait, dans un élan vibratoire généreux comme pour tenter l'impossible translation du sonore vers le visuel. Il vous aura intrigué (et le fera jusqu'à la fin de ce mois), à tel point que certains d'entre vous se sont déjà risqués à le rencontrer, histoire d'admirer les superbes témoignages sur papier de l'un ou l'autre concert du Festival.
Car Bert De Keyser, artiste peintre, dessinateur et aquarelliste de renom est aussi un infatigable voyageur acquis aux "autres causes". Un "Passeur" qui se joue d'une dérive des regards faussement négligée, esquissée oserais-je dire, et pourtant si essentielle à la découverte de notre humanité par le biais de nos sens. Yeux et oreilles, même combat ! Et je suis profondément heureux de la présence de cet artiste qui tente d'emprisonner l'essence de la vibration sonore dans son trait, dans la fulgurante d'une tache rapidement esquissée. Sans le vouloir, ses dessins rejoignent les désirs d'Ars Musica dans ce partage des cultures, des géographies éclatées. De l'espace, beaucoup d'espace, comme ce blanc impur du papier mis en perspective avec ce signe qui se love au creux de la texture. l'Orient n'est jamais loin. Et de me rappeler un phrase contenue dans les préceptes du moine Citrouille amère (*) : non pas représenter l'objet dans son "paraître" ou sans la réalité explicite de sa figure, mais plutôt tenter de saisir dans l'instant du geste pictural l'énergie même qui se trouve inscrit au coeur de la chose représentée. Ainsi le trait de Bert affiche-t-il cette immatérialité du son, traduit-il l'instantané du bonheur de l'artiste musicien qui nous offre ce moment extraordinaire de générosité sonore, à moins qu'il ne capte l'émotion contenue dans le regard du compositeur lors de l'interprétation de son oeuvre. Temps suspendu à jamais dans le point et la ligne au souffle retenu.
Bert, je l'ai rencontré presque par hasard, à l'occasion d'un concert orgue et électronique que je donnai il y a deux ans avec l'organiste Cindy Castillo. L'homme s'est présenté dans toute sa simplicité et sa gentillesse. J'ai trouvé amusant sa demande de se placer spatialement au plus près de notre duo, presque comme une excroissance visuelle de notre imaginaire sonore. Curieux, cet artiste aux gestes précis, au calme olympien, qui griffonnait quelques traits simples et pourtant si expressifs. Plus encore, les bruissements sur la feuille m'était rendus audibles du fait de la proximité du peintre auprès de mes appareillages électroniques. Comme si les frémissements participaient activement à la création de la soirée et prolongeait ma partition d'une infime douceur. Vint la révélation. La surprise et le bonheur inavouable de visionner les dessins réalisés lors du concert. Le trait virevoltant à l'instar des volutes de bribes sonores en élévation dans la nef, des épanchements discrets de couleurs qui répondaient aux sons filtrés, initiateurs de voyages fréquentiels inouïs. L'expérience fut magnifique. Je n'avais qu'un désir, la réitérer. Lorsque j'ai été désigné Commissaire Artistique d'As Musica 2012, j'ai tout de suite téléphoné à Bert pour lui faire la proposition osée de nous suivre dans cette grande aventure de la musique de notre temps. Je suis profondément heureux qu'il ait accepté et qu'ils nous offre, qu'il vous offre, ces moments de pur bonheur visuel qui nous rappelleront longtemps cette édition riche en découvertes d'oeuvres sensibles à l'image du monde qui nous environne.
Nous ne saurons jamais assez le remercier et nous espérons de tout coeur que ses dessins puissent vous faire vibrer tout autant qu'ils nous bouleversent jour après jour, dans ce contrepoint superbe avec les photographies d'Isabelle Françaix, notre photographe d'un Festival, à qui d'autres remerciements tout aussi chaleureux sont adressés.
Claude LEDOUX, Commissaire artistique Ars Musica 2012
(*) De son vrai nom Shitao, peintre chinois et poète du 17e siècle, auteur des « propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère ». Il y exposera nécessité de l'Unique trait de pinceau. Cette idée, issue de la pensée taoïste, exprime l'idée que le trait de pinceau soit à l'origine soit en quelque sorte la quintessence de la peinture.